Bientôt, demain, tout à l'heure, maintenant, qui sait, je vais passer en backstage, c'est ainsi, rien ne dure. Et d'ailleurs qui s'en plaindrait ? C'est pas une vie la vie. Tout s'use : les sensations s'émoussent, les sentiments et les envies aussi. Tout est remplacé par la frustration et un vide croissant. Je ne déplore pas cet état, c'est logique et ça pousse à accepter de passer l'arme à gauche sans trop de problème. En backstage donc, je vais être pris en charge presque aussitôt par "le régisseur" qui me laissera à peine le temps de souffler et reprendre mes esprits aprés ma "grande scène finale".
"Dépêche-toi, on est à la bourre, il y a eu une défection !" Il me fait le coup à chaque fois.
"Va prendre ton texte, passe voir la maquilleuse, l'habilleuse et l'accessoiriste ! Tu n'as que deux cent années terrestres avant ton entrée en scène !"
Et Whouf!  A peine le temps d'un café et me revoici sur les planches dans la continuité mais dans un personnage différent, un vrai défi pour l'esprit, c'est pour ça qu'on nous efface la mémoire, pour ne pas souffrir de psychose, de dédoublement de la personnalité, de rémanence psychique, bref pour être dans le rôle à cent pour cent. En fait on ne nous efface pas réellement la mémoire, mais plutôt, c'est l'habit qui fait le moine et superpose à notre esprit le nouveau rôle stockant les données compressées des anciens rôles dans une mémoire spéciale théoriquement inutilisable sur scène. Des rumeurs circulent sur certains "acteurs" qui auraient trouvé le moyen de casser les verrous de cette mémoire pour rester en scène plus longtemps. Selon "le metteur en scène", il n'est pas souhaitable de croire que la scène est la "réalité", ça n'est pas son but, ça ne sert à rien. Je suis assez d'accord avec ça ( heu... je dis pas ça parce que le "metteur en scène" l'a dit, hein... ^^ )
Cette fois, je vais m'arrêter et laisser continuer "le régiseur" courir dans les grands couloirs de ce théâtre que je connais comme ma poche. Il va continuer sur dix mètres son micro-casque sur la tête, le conducteur papier sous le bras, un café tiède à la main puis il va s'arrêter et se retourner en souriant : "Qu'est-ce qui se passe ?"
Je sais intuitivement qu'il m'a déja posé des milliers de fois cette question parce que j'ai toujours résisté à cette folie des backstages. Je sais aussi qu'il me connait bien mais, tout en sachant qui il est, je ne le reconnais jamais, et pourtant, naturellement, je me laisse guider comme si tout ça était normal.
Alors, je vais le regarder et lui dire : "Pas cette fois"
"Vraiment, tu es sûr ?" me répondra-t-il.
"Oui, je vais en salle de repos pour un debriefing avec le "metteur en scène" si tu veux bien..."
"Comme tu veux" finira-t-il par dire l'air un peu embêter mais pas tant que ça.

Je n'ai encore jamais mis les pieds dans cette salle, je crois. Ce serait une salle sans mur, entièrement blanche. C'est par là qu'on arrive dans le théâtre la première fois. On nous y expose le rôle et on y recueille nos caractéristiques. Ce n'est pas une salle de type ambiance clinique, non, il y fait chaud, on y est bien, comme dans une matrice féminine. Le "metteur en scène" nous explique tout, non pas qu'on puisse refuser le rôle, pas la première fois en tous cas, mais comme un ami, il dédramatise. Devenir une personne est une chose qui peut être traumatisante pour le néant. Et néant c'est ce que je suis, là d'où je viens, là où je retourne. L'oubli, la disparition du rôle tel que je l'ai incarné qui pourra être repris par un autre avec une autre personnalité pour un cycle millénaire dans une suite d'intrigues complexes. Non plus cette fois, finito, retour au rien, retour à la non-vie, à la non-finition, au non-temps, au non-espace, à la non-conscience, à l'impossibilité de l'exprimer avec des mots issus d'un cerveau aux concepts limités et au vocabulaire inexistant. C'est par où la sortie des artistes ?
Vendredi 1 février 2008
par le veilleur
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